"Au Bout du Monde" au Festival d'Avignon 2017

Dans un cadre fictif quelconque, aussi fixe et « éternel » que le serait dans la ville un théâtre – ici, un café, et sans doute celui-ci est-il la métaphore de celui-là – arrive un voyageur. En face de lui (il n’y a, dans ce café de province, nocturne et désolé, aucun autre client) une jeune serveuse. Conversation – à l’emporte pièce – de deux solitudes. En deux langues qui semblent aux antipodes, et qui ne vont cesser, à travers mille soubresauts, de se rapprocher, de s’apprivoiser, de s’apprendre. De se traduire.

Comme, n’est-ce- pas, au théâtre : cet ajustement toujours que la scène demande à la salle.

Deux langues, toute la nuit, s’enlacent, se cabrent, se séparent, se retrouvent. Font l’amour. Mais voici qu’une troisième langue se fait entendre. C’est celle de l’ennemi intérieur. A tous il nous arrive de la parler, à tout le moins de la comprendre. C’est la langue laide, approximative, paresseuse, des idées molles. C’est la langue de la télé, de certaines stations de radio, celle des publicitaires, des communicants de tout poil, c’est le globish qui, tous les jours, inlassable, encrasse nos cerveaux, puis nos manières de parler, de penser et donc de vivre.

Dans ce café, en effet, un poste la déverse continûment.

A elles trois, ces langues disent, aujourd’hui, notre France, notre Europe, peut-être notre monde.

Nous jouerons donc Au bout du monde comme une métaphore de nous-même, un point géométrique sur lequel nous poserons la loupe du théâtre pour mieux le voir et l’entendre.

Daniel Mesguich